Milène Guermont, LES CRISTAUX

Le musée de minéralogie, lieu singulier aux décors datant du XIXe siècle et donnant sur le jardin du Luxembourg, possède l’une des plus grandes collections au monde de minéraux. Aujourd’hui, il est la scène d’un dialogue inédit entre ceux-ci et les créations en béton de Milène Guermont.

Une trentaine d’œuvres, par des connexions historiques, des parallèles scientifiques, des rapprochements formels ou des affinités poétiques, interagissent avec les minéraux et croisent ainsi le sensible et le rationnel.

Les sculptures en béton, matériau privilégié par l’artiste qui en a inventé des formules, gardent imprimé sur leurs surfaces tourmentées ou lisses, sombres ou colorées, l’ensemble du cheminement de leur création. S’intéressant à la notion de fulgurance et à la création d’unicités tout en étant attentive aux états transitoires, Milène Guermont poursuit en atelier ou dans le contexte urbain un corps à corps avec la matière faisant naître de l’informel des formes qui se configurent dans le processus et trouvent au final leurs équilibre et signification.

Les pièces exposées parlent de formations géologiques, de phénomènes naturels, d’une histoire de notre planète, d’ASTRES, de NUAGES SAUVAGES, de MIRAGES, de CONTREPEAUX. Tout un système d’analogies se développe qui nous invite à rapprocher par la perception le construit et la nature.

De grands sculpteurs de la modernité ont exploité les possibilités du béton pour susciter de nouvelles relations avec l’environnement. Milène Guermont fait résonner ce matériau au plus profond de notre intériorité et l’inscrit dans le cycle du vivant. Cette expérience sensorielle ne se cantonne pas à l’oeil. Elle sollicite également, simultanément ou unilatéralement, le toucher et l’audition grâce à un dispositif numérique inséré dans son épaisseur.

Milène Guermont mène une relation exigeante avec le béton, qu’elle soumet à des régimes d’extrême minceur ou à des superpositions légères, des mélanges, des transparences. La matière inerte devient conductrice de « transports » mémoriels, sensoriels; selon l’artiste « elle stimule un basculement dans l’espace et dans le temps » reliant la matière minérale à notre vie propre. Quatre notions sont convoquées : les références, la matière, la transparence, la réminiscence. La plupart des œuvres font référence à une expérience vécue par l’artiste (sensation liée au lieu, aux mots, à une odeur, un son…). Cette réminiscence est à l’origine d’un acte qui transforme la matière via un artefact. La mémoire se réactive à chaque situation de co-présence par détection du champ magnétique.

Ainsi cette exposition nous questionne sur nos modalités d’interactions innées ou construites, instinctives ou culturelles.

Les œuvres de Milène Guermont entretiennent une relation forte avec l’urbain. L’artiste le prouve une fois de plus avec PHARES combinaison monumentale de triangles isocèles d’aluminium qui forment une pyramide tronquée de 29 m. Campée depuis novembre place de la Concorde, cette architecture de fine résille aérienne dialogue avec l’Obélisque en soulignant le pyramidion au faîte du monument égyptien. En touchant l’œuvre on la fait briller au rythme de son pouls.

L’artiste a choisi les mêmes formes pures pour créer CRISTAL A. Cette œuvre placée au cœur de l’exposition exemplifie son intérêt pour le processus de cristallisation du minéral, sa transformation lente en support de désir et de transfert.

Les œuvres, installées dans la collection prestigieuse du musée où les pierres s’érigent en métaphores de l’énergie et du temps nécessaires à la formation de la lithosphère, sont de consistances et de formats différents.

Le fil conducteur de cette exposition offre plusieurs lectures du concept de cristallisation depuis le phénomène scientifique jusqu’à la fixation amoureuse idéalisée par Stendhal.

Anne-Marie Morice, commissaire de l’exposition

Les cristaux

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MOT DU CONSERVATEUR

En fabriquant du verre, des céramiques, du ciment l’homme crée de nouveaux minéraux. Il reproduit un mécanisme naturel à l’origine d’une famille de roches, celle des roches métamorphiques. Pour le ciment, la température va permettre aux carbonates, silicates et sulfates (calcite, argiles, gypse) de se combiner pour former de nouvelles espèces minéralogiques appartenant aux familles des silicates, aluminates et sulfates. Certaines de ces espèces ont leur équivalent naturel comme l’Ettringite. Si on pousse la comparaison plus loin la fabrication du béton, mélange de ciment, d’eau et de granulats revient à recréer une roche sédimentaire détritique très courante, le conglomérat. Après les animaux et les végétaux voici les roches et minéraux domestiqués.

En s’emparant du béton, en jouant sur sa composition Milène Guermont a-t-elle l’ambition du démiurge en tentant de lui donner une âme ? On peut sérieusement le penser quand on voit ses œuvres investir le musée de minéralogie. Il ne s’agit plus seulement de minéralogie mais de résonnance, de « raisonnance » entre ses œuvres et les minéraux tant les histoires s’entremêlent. KRISTALLOS, CRISTAL A, PLANETS, MEGACONCRETO prennent place entre les vitrines, dans les vitrines elles-mêmes, avec leurs significations, imposant leur esthétique, leurs propriétés sonores ou lumineuses. Le musée de minéralogie, ce lieu arrangé au milieu du XIXe siècle, préservé des atteintes du temps, avec son avalanche de pierres plus belles les unes que les autres s’ouvre sur un nouvel univers répondant à d’autres critères de reconnaissance et de de classification du règne minéral. L’exposition LES CRISTAUX de Milène Guermont offre un voyage sensoriel au pays de la minéralogie comme jamais encore il n’a été permis au visiteur de le vivre.

Didier Nectoux, Conservateur du Musée de Minéralogie MINES ParisTech

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